Cet article est une reformulation approfondie du texte “Le langage est-il le propre de l’homme ?” de Cédric Sueur (2023), explorant les spécificités du langage humain et ses similitudes avec la communication animale. À travers les perspectives de la linguistique, de la philosophie et de l’éthologie, il examine les capacités communicatives des primates, des dauphins et des oiseaux pour mieux comprendre où se situe la frontière entre langage et communication.
Le langage a longtemps été considéré comme une caractéristique propre à l’humanité. Depuis Aristote jusqu’aux théoriciens contemporains, il est souvent décrit comme ce qui distingue l’homme de l’animal, lui permettant d’articuler des pensées complexes, d’élaborer des concepts abstraits et de transmettre des connaissances sur plusieurs générations. Pourtant, cette vision traditionnelle est de plus en plus remise en question à la lumière des recherches en éthologie, en linguistique et en neurosciences. La communication dans le règne animal révèle des systèmes sophistiqués, parfois dotés de structures syntaxiques et sémantiques complexes, invitant à reconsidérer la frontière entre langage humain et communication animale.
Le langage humain se caractérise par plusieurs traits distinctifs, notamment la double articulation du langage, la créativité syntaxique et la capacité de référer à des objets ou événements absents. Martinet (1960) définit la double articulation comme la capacité à combiner des unités minimales dénuées de sens (les phonèmes) en unités plus grandes porteuses de sens (les morphèmes), puis à organiser ces morphèmes en structures syntaxiques cohérentes. Cette caractéristique permet au langage humain une flexibilité et une richesse inégalées dans le règne animal. De plus, selon Chomsky (1965), la syntaxe humaine repose sur des règles génératives permettant la formation d’un nombre infini d’énoncés à partir d’un ensemble limité d’éléments.
Cependant, l’idée que seule l’espèce humaine soit capable de telles prouesses linguistiques est aujourd’hui nuancée par de nombreuses observations en éthologie. Certains primates non humains, comme les chimpanzés et les bonobos, ont démontré une capacité à apprendre des langages symboliques, comme le langage des signes ou des lexigrammes (Savage-Rumbaugh et al., 1986). Washoe, un chimpanzé élevé dans un environnement humain, a appris à utiliser plusieurs centaines de signes de l’American Sign Language (Fouts, 1973). De même, Koko, un gorille, a montré une capacité à combiner des signes pour exprimer des états émotionnels et des demandes spécifiques (Patterson & Gordon, 2001).
En dehors des primates, d’autres espèces révèlent des formes de communication élaborées. Les dauphins, par exemple, utilisent un système de vocalisations complexes, comprenant des sifflements spécifiques à chaque individu, semblables à des noms propres (Janik & Slater, 1997). Des études ont également montré que certains oiseaux, comme les diamants mandarins, sont capables d’acquérir des structures syntaxiques en combinant des motifs sonores selon des règles précises (Gentner et al., 2006).
Toutefois, malgré ces similitudes, la communication animale diffère du langage humain sur plusieurs points. Tout d’abord, la capacité à exprimer des concepts abstraits semble limitée chez les animaux. Si certains primates peuvent utiliser des symboles pour désigner des objets ou des actions, rien ne prouve qu’ils puissent discuter de concepts aussi abstraits que la philosophie, la politique ou la religion, comme le permet le langage humain (Hauser, Chomsky & Fitch, 2002). Ensuite, la communication animale est généralement ancrée dans l’instant présent : elle signale des dangers, des ressources alimentaires ou des intentions comportementales immédiates, mais ne semble pas permettre de référer explicitement au passé ou au futur de manière flexible (Clayton et al., 2001).
Un autre point de divergence concerne la transmission culturelle du langage. Chez l’humain, le langage est appris au sein de communautés et évolue au fil du temps à travers des processus sociaux et historiques. La linguistique diachronique montre que les langues humaines sont soumises à des changements phonétiques, morphologiques et syntaxiques qui reflètent l’évolution des sociétés (Labov, 1994). En revanche, bien que certaines espèces animales, comme les cétacés ou les oiseaux chanteurs, possèdent des dialectes régionaux transmis socialement, ces systèmes de communication restent plus rigides et n’atteignent pas la complexité des langues humaines (Marler, 2004).
L’étude du langage animal soulève également des questions méthodologiques et épistémologiques. L’anthropomorphisme, c’est-à-dire la tendance à attribuer aux animaux des capacités cognitives et linguistiques humaines, peut biaiser l’interprétation des résultats expérimentaux (Sueur, 2022). Il est essentiel d’adopter une approche rigoureuse pour distinguer ce qui relève d’une véritable capacité langagière de ce qui pourrait être le résultat d’un conditionnement ou d’une interprétation humaine excessive des comportements animaux.
Enfin, la zoosémiotique, qui étudie les systèmes de communication animale dans leur contexte écologique et social, apporte un éclairage complémentaire sur ces phénomènes (Guillaume, 2021). Plutôt que de chercher à déterminer si les animaux possèdent un « langage » au sens strict, cette approche invite à comprendre la communication animale dans sa propre logique, en respectant ses spécificités biologiques et cognitives.
En conclusion, si le langage humain conserve des caractéristiques uniques, notamment sa syntaxe générative et sa capacité à exprimer des idées abstraites, la communication animale révèle des structures bien plus complexes qu’on ne le pensait autrefois. Plutôt que d’opposer rigidement langage humain et communication animale, il semble plus pertinent d’adopter une perspective graduelle, où certaines espèces développent des formes de communication partageant des propriétés avec le langage humain, sans toutefois atteindre son niveau de complexité et de flexibilité. Ces recherches non seulement éclairent notre compréhension de l’évolution du langage, mais interrogent également notre rapport au monde animal et à ses modes d’expression.
Jocelyn Godson HÉRARD, Copywriter H-Translation