L’étude de l’évolution et de la diversité des langues humaines constitue un domaine fascinant de la linguistique, offrant des parallèles saisissants avec les sciences biologiques tout en présentant des particularités uniques. Cet article propose une exploration approfondie de la vie des langues, remettant en question certaines métaphores biologiques simplistes et mettant en lumière la complexité des processus linguistiques à l’œuvre dans l’histoire de l’humanité.
La métaphore du vivant, longtemps utilisée pour décrire les langues, a conduit à des conceptions parfois trompeuses de leur évolution. L’idée de “langues vivantes” et “langues mortes”, ainsi que la représentation des relations linguistiques sous forme d’arbres généalogiques, ont certes permis de structurer notre compréhension initiale de la diversité linguistique, mais elles comportent des limites significatives. Contrairement aux êtres vivants, les langues ne connaissent pas de naissance ou de mort au sens biologique du terme. Leur “mort” survient uniquement lorsque leurs derniers locuteurs disparaissent, comme l’illustre le cas poignant d’Ishi, dernier représentant de sa langue ethnique en Californie au début du XXe siècle.
Il est crucial de nuancer la notion de “langue morte”. Le grec ancien, le latin ou le sanscrit, souvent qualifiés ainsi, représentent en réalité des états de langue figés artificiellement, extraits de leur évolution naturelle. Le latin, par exemple, n’a pas disparu subitement ; il a continué d’évoluer sur son territoire d’origine et dans les régions conquises par les Romains, donnant naissance aux langues romanes actuelles. Cette continuité linguistique souligne le caractère fluide et dynamique des langues, qui se transforment progressivement sans véritables ruptures.
Le paradoxe de la généalogie linguistique réside dans la tension entre continuité et changement. Une langue perdure et évolue continuellement, sans début ni fin clairement définis, formant un continuum temporel. Pourtant, des “instantanés” pris à différentes époques révèlent des divergences telles qu’un locuteur contemporain peut éprouver des difficultés à comprendre un texte datant de quelques siècles. Ce phénomène illustre comment une langue peut devenir “autre” tout en restant fondamentalement la même.
La fragmentation dialectale, résultant de la dispersion géographique des locuteurs, joue un rôle crucial dans l’évolution linguistique. Ce processus, comparable à une reproduction par scissiparité, explique la formation des familles de langues et leur représentation sous forme d’arborescences. Cependant, cette image de l’arbre généalogique linguistique, bien qu’utile, occulte les phénomènes complexes de croisement, de substrat et les influences culturelles qui façonnent l’histoire des langues.
L’analogie avec la génétique moderne offre une perspective plus nuancée pour comprendre la dynamique linguistique. Tout comme l’histoire de l’espèce humaine ne peut être réduite à un simple arbre généalogique, l’évolution des langues implique des fusions et des scissions multiples, rendant illusoire toute tentative de classification rigide en “races linguistiques” bien définies. Cette approche souligne l’importance des phénomènes de métissage et d’influence mutuelle entre les langues.
Le concept de substrat linguistique illustre comment une langue peut conserver des traces de langues antérieurement parlées sur un même territoire. Par exemple, le substrat celte explique en partie la différenciation des dialectes romans en Gaule. Cette notion met en évidence l’impossibilité de parler de langues “pures” ou “impures”, toutes les langues étant, à des degrés divers, le résultat d’influences et d’emprunts multiples.
L’emprunt lexical, phénomène le plus visible de ces influences, n’est que la pointe de l’iceberg. Des changements syntaxiques et phonétiques peuvent également résulter du contact entre langues, même génétiquement éloignées. L’exemple des langues balkaniques, appartenant à différentes branches indo-européennes mais partageant des traits syntaxiques communs, illustre la complexité de ces interactions linguistiques. Il est important de souligner que la notion de “pureté linguistique” est non seulement scientifiquement infondée mais également potentiellement dangereuse. Les tentatives de purification linguistique, comme celles entreprises par l’Allemagne nazie, reflètent souvent des idéologies politiques néfastes et vont à l’encontre de la nature même des langues, qui s’enrichissent naturellement par le contact et l’échange.
La dynamique des langues véhiculaires offre un éclairage intéressant sur la robustesse des formes linguistiques hybrides. Des langues comme l’anglais et le swahili, déjà issues de mélanges linguistiques, sont devenues des véhiculaires majeures, capables de générer à leur tour des variétés pidginisées. Ce phénomène suggère que le “métissage” linguistique, loin d’être un signe de faiblesse, peut être un facteur de résilience et d’adaptabilité.
Les premières classifications “génétiques” des langues, contemporaines du darwinisme, ont malheureusement conduit à des tentatives de hiérarchisation des langues basées sur leur supposé “degré d’évolution”. Cette approche, reflétant les préjugés de l’époque, a conduit à des jugements de valeur infondés sur les langues, parallèles à ceux portés sur les “races” humaines. La théorie des stades linguistiques, distinguant des types d’organisation grammaticale (isolant, agglutinant, flexionnel, analytique), a ainsi été utilisée pour établir des hiérarchies linguistiques arbitraires. Heureusement, les typologies linguistiques modernes ont largement remis en question ces classifications simplistes. La recherche contemporaine s’oriente davantage vers l’identification d’universaux linguistiques, soulignant l’unité fondamentale du langage humain. Cette approche fait écho à la reconnaissance de l’unicité de l’espèce humaine en biologie, rappelant que la diversité linguistique, tout comme la diversité génétique, s’inscrit dans une unité fondamentale.
En conclusion, l’étude de la dynamique des langues révèle une réalité bien plus complexe et nuancée que ne le suggèrent les métaphores biologiques simplistes. Les langues, loin d’être des entités figées ou isolées, sont des systèmes dynamiques en constante évolution, façonnés par l’histoire, la géographie et les interactions humaines. Comprendre cette complexité nous invite à apprécier la richesse de la diversité linguistique mondiale tout en reconnaissant l’unité fondamentale du langage humain. Cette perspective ouvre la voie à une approche plus inclusive et scientifiquement rigoureuse de l’étude des langues, dépassant les préjugés et valorisant la pluralité linguistique comme un patrimoine précieux de l’humanité.
Jocelyn Godson HÉRARD, Copywriter H-Translation