Cet article est une reformulation et une analyse approfondie du document Sens, référence et existence, rédigé par Georges Kleiber. Il explore la manière dont le langage entretient un lien avec le monde, en s’appuyant sur les travaux de Frege, Searle, Quine et Kleiber. À travers une réflexion sur la relation entre les mots, les objets et la perception, il met en lumière les débats philosophiques et linguistiques autour de la construction du sens et de la référence.
L’étude du langage ne peut se concevoir sans une réflexion sur la relation entre le sens, la référence et l’existence. L’une des questions fondamentales posées par la sémantique est celle du rapport entre les expressions linguistiques et les objets auxquels elles renvoient. La notion de référence suppose que le langage entretient un lien avec le monde extérieur, mais cette relation est loin d’être évidente. Faut-il considérer que les mots désignent des entités réelles et objectives, ou bien sont-ils le produit d’une construction mentale et discursive ?
La conception classique de la référence repose sur un postulat objectiviste selon lequel les mots renvoient à des éléments du monde indépendamment du langage lui-même. Frege (1892) distingue ainsi le sens (Sinn), qui correspond à la manière dont un terme décrit son référent, et la dénotation (Bedeutung), qui désigne l’objet réel auquel il renvoie. Dans cette perspective, la référence est une relation entre un signe linguistique et une réalité existante. Par exemple, lorsque l’on dit « Napoléon est mort à Sainte-Hélène », le nom propre Napoléon renvoie à un individu historique bien réel. Toutefois, ce modèle se heurte à des difficultés dès lors que l’on s’intéresse aux entités fictives. Des expressions comme le père Noël ou Sherlock Holmes semblent elles aussi posséder un référent, bien qu’il s’agisse de figures imaginaires. Pour pallier ce problème, certains théoriciens, comme Searle (1972), ont proposé d’élargir la définition de la référence en intégrant la possibilité de mondes imaginaires ou alternatifs, mais cette extension remet en cause la prétendue objectivité du référent.
Une approche alternative au modèle objectiviste repose sur un constructivisme radical. Selon cette perspective, la référence ne renvoie pas à un monde extérieur, mais à une construction mentale et discursive. Autrement dit, le monde n’existe pas en dehors du langage, mais il est façonné par lui. Cette théorie s’appuie sur les travaux en philosophie du langage qui montrent que notre perception de la réalité est conditionnée par des cadres linguistiques et cognitifs. Lakoff (1987) illustre ce point en montrant que les catégories mentales varient d’une langue à l’autre, influençant ainsi la manière dont les locuteurs d’une langue perçoivent le monde. Ainsi, le sens d’un mot ne dépend pas uniquement de son référent, mais aussi de la manière dont il est utilisé dans un contexte donné.
Cependant, cette vision purement constructiviste présente elle aussi des limites. Si l’on nie toute existence indépendante du langage, comment expliquer la stabilité des références dans la communication quotidienne ? Le fait que la plupart des locuteurs reconnaissent et comprennent sans ambiguïté des expressions telles que la Tour Eiffel ou l’eau est liquide témoigne de l’existence d’un cadre référentiel relativement stable, partagé au sein d’une communauté linguistique. Charolles et Schnedecker (1994) montrent que la coréférence, qui permet de relier plusieurs expressions à un même référent dans le discours, repose sur des mécanismes cognitifs et pragmatiques qui assurent cette stabilité. La référence semble donc reposer sur un équilibre entre construction discursive et ancrage dans une réalité intersubjective.
La question du sens est étroitement liée à celle de la référence. Une approche référentielle du sens considère que le sens d’un mot est déterminé par les conditions dans lesquelles il peut être appliqué à un objet du monde (Kleiber, 1997). Par exemple, le mot cheval désigne un animal répondant à certaines propriétés définies (quadrupède, mammifère, domestiqué, etc.). Cette approche permet de rendre compte de la manière dont les mots sont utilisés pour décrire des réalités objectives, mais elle pose problème dans le cas de termes polysémiques ou abstraits. Un mot comme justice ne possède pas un référent unique et tangible ; son sens dépend du contexte et des interprétations qui lui sont attribuées.
D’autres approches insistent sur la nature dynamique du sens. Plutôt que de considérer que les mots possèdent un sens intrinsèque et stable, elles suggèrent que leur signification est construite en interaction avec le contexte et les usages discursifs. Ainsi, la compréhension d’un énoncé ne repose pas uniquement sur une correspondance directe entre mots et référents, mais aussi sur un processus d’interprétation qui mobilise des connaissances partagées et des cadres culturels. Quine (1960) critique cette conception du sens comme une relation fixe entre langage et monde, et insiste sur le fait que l’interprétation d’un terme repose sur un réseau de croyances et d’hypothèses sous-jacentes.
Une autre manière d’aborder le problème est de distinguer différents niveaux de référence. Certains linguistes proposent d’opposer la référence externe, qui renvoie à des entités du monde, et la référence interne, qui désigne des objets du discours lui-même. Par exemple, dans un récit de fiction, le personnage principal peut être mentionné comme un référent, mais il n’existe pas en dehors du cadre narratif (Langacker, 1987). Cette distinction permet de mieux comprendre la manière dont le langage construit le réel tout en conservant une certaine connexion avec une dimension extra-linguistique.
En conclusion, l’articulation entre sens, référence et existence constitue un enjeu majeur de la linguistique et de la philosophie du langage. Ni l’objectivisme strict ni le constructivisme radical ne suffisent à rendre compte de la complexité du rapport entre le langage et le monde. Le sens des mots ne peut être réduit à une simple relation avec un référent externe, mais il ne peut pas non plus être totalement détaché de la réalité. C’est dans la tension entre construction discursive et ancrage référentiel que se joue la dynamique du sens et de la communication.
Références bibliographiques
Charolles, M., & Schnedecker, C. (1994). Coréférence et identité : le problème des référents évolutifs. Langages, 112, 106-126.
Frege, G. (1892). Sens et dénotation. Dans Écrits logiques et philosophiques. Paris : Seuil, 1971, p. 102-126.
Kleiber, G. (1997). Sens, référence et existence : que faire de l’extra-linguistique ? Langages, 31(127), 9-37.
Lakoff, G. (1987). Femmes, feu et choses dangereuses : ce que les catégories révèlent sur l’esprit. Chicago : University of Chicago Press.
Langacker, R. W. (1987). Les fondements de la grammaire cognitive, vol. 1. Stanford : Stanford University Press.
Quine, W. V. O. (1960). Le mot et la chose. Cambridge : MIT Press.
Searle, J. R. (1972). Les actes de langage. Paris : Hermann.
Jocelyn Godson HÉRARD, Copywriter H-Translation