Loin d’être une création du XXe siècle, la linguistique s’est développée à travers plusieurs siècles de réflexion sur le langage. Des grammairiens sanskrits aux néogrammairiens du XIXe siècle, en passant par les philosophes grecs et les comparatistes, l’histoire de cette discipline est marquée par des avancées majeures qui ont préparé la révolution saussurienne. Cet article, inspiré du travail de Foued Laroussi dans Histoire de la linguistique, retrace les grandes étapes de cette évolution et met en lumière les courants de pensée qui ont façonné notre compréhension du langage avant l’avènement du structuralisme.
L’étude du langage est aussi ancienne que la réflexion humaine elle-même. Bien avant que Ferdinand de Saussure n’introduise les concepts fondamentaux du structuralisme linguistique, de nombreuses traditions intellectuelles ont tenté d’analyser, de classer et d’expliquer les mécanismes de la langue. Loin d’être une science née ex nihilo au tournant du XXe siècle, la linguistique trouve ses racines dans des débats philosophiques, des efforts grammaticaux et des tentatives comparatives qui ont jalonné plusieurs millénaires. Retracer ces étapes permet de mieux comprendre les dynamiques intellectuelles qui ont préparé l’émergence de la linguistique moderne.
L’Antiquité constitue le premier grand moment de la réflexion linguistique. Les plus anciennes tentatives d’analyse du langage remontent aux grammairiens sanskrits, dont le plus éminent représentant est Pānini (IVe siècle av. J.-C.). Son Ashtadhyayi, une grammaire du sanskrit en huit chapitres, est souvent considérée comme la première description systématique d’une langue, fondée sur un ensemble de règles morphologiques et syntaxiques rigoureusement formalisées. Ce travail témoigne d’une préoccupation pour la structure interne de la langue, bien avant que cette idée ne devienne centrale en Occident.
Parallèlement, dans le monde grec, la réflexion sur le langage s’est développée sous l’impulsion des philosophes et des rhéteurs. Platon, dans le Cratyle, pose une question fondamentale : le rapport entre le mot et la chose est-il naturel ou arbitraire ? Ce débat entre les partisans du physis (relation naturelle entre le mot et la chose) et ceux du thesis (relation conventionnelle) traversera toute la tradition occidentale. Aristote, quant à lui, s’attache davantage aux structures du discours et au raisonnement logique. Il développe des concepts essentiels comme la distinction entre le sujet et le prédicat, qui influenceront durablement la grammaire et la logique médiévales.
C’est à l’époque hellénistique, avec les grammairiens d’Alexandrie, que la grammaire commence à se constituer en discipline autonome. Denys de Thrace (IIe siècle av. J.-C.) rédige une Techne grammatike, qui pose les bases de la grammaire occidentale en identifiant huit parties du discours : article, nom, pronom, verbe, participe, adverbe, préposition et conjonction. Ce modèle sera repris et enrichi par les grammairiens latins, notamment Donat et Priscien, qui fourniront une base théorique à l’enseignement du latin tout au long du Moyen Âge.
Avec la diffusion du christianisme, la linguistique prend une nouvelle orientation, centrée sur l’étude des textes sacrés. La philologie devient une discipline dominante, visant à interpréter et à commenter les Écritures. Saint Augustin, dans De Magistro, explore la question du signe linguistique et de son lien avec la pensée et la vérité révélée. Toutefois, cette période se caractérise par une relative stagnation en termes de conceptualisation linguistique, les préoccupations étant davantage théologiques que scientifiques.
Il faut attendre la Renaissance pour que la réflexion linguistique connaisse un nouvel essor. L’humanisme, en mettant l’accent sur l’étude des langues classiques et vernaculaires, favorise une approche plus descriptive et comparative. On redécouvre les travaux des grammairiens grecs et latins, tandis que les premières tentatives de classification des langues émergent. Les savants commencent à s’interroger sur l’origine des langues et leur diversité, alimentant un débat qui culminera avec la naissance de la grammaire comparée au XIXe siècle.
Le XVIIe siècle marque une étape cruciale avec l’apparition de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660). Rédigée par Antoine Arnauld et Claude Lancelot, cette œuvre repose sur l’idée que toutes les langues partagent une structure logique sous-jacente, reflétant les lois de la pensée. Cette approche rationaliste influence durablement la tradition grammaticale française et préfigure certaines conceptions modernes sur l’universalité du langage.
Le XIXe siècle constitue un tournant décisif dans l’histoire de la linguistique. Avec la découverte du sanskrit et la mise en évidence de ses similitudes avec le grec et le latin, naît la grammaire comparée. Franz Bopp, Rasmus Rask et Jacob Grimm posent les bases de cette nouvelle discipline en établissant des correspondances systématiques entre les langues indo-européennes. Le concept de loi phonétique apparaît, illustré notamment par la loi de Grimm, qui décrit les évolutions régulières des consonnes dans les langues germaniques.
Les néogrammairiens, à la fin du XIXe siècle, poursuivent cette approche en affirmant que les changements linguistiques obéissent à des lois strictes et prévisibles. Hermann Paul et Karl Brugmann insistent sur la nécessité d’une rigueur scientifique dans l’analyse des évolutions phonétiques et morphologiques. Toutefois, leur approche reste ancrée dans une perspective diachronique, mettant l’accent sur l’histoire des langues plutôt que sur leur fonctionnement interne.
C’est précisément sur ce point que Ferdinand de Saussure va introduire une rupture majeure. En distinguant la linguistique synchronique (étude de la langue à un moment donné) de la linguistique diachronique (étude de son évolution), il recentre l’analyse sur la structure de la langue en tant que système. Son Cours de linguistique générale, publié en 1916, inaugure une nouvelle ère pour la discipline en mettant en avant les notions de signe linguistique, de valeur différentielle et de système de relations.
Ainsi, la linguistique avant Saussure, bien que fragmentée et souvent subordonnée à d’autres disciplines (philosophie, philologie, grammaire comparée), a jeté les bases conceptuelles qui permettront l’émergence d’une science du langage. La question de la nature du signe, la classification des parties du discours, la comparaison des langues et l’élaboration de lois phonétiques constituent autant d’étapes qui ont préparé la révolution saussurienne. Loin d’être une rupture totale, le structuralisme s’inscrit dans une tradition qui, depuis l’Antiquité, n’a cessé de chercher à comprendre les mécanismes du langage humain.
Références bibliographiques
Meillet, A. (1921). Linguistique historique et linguistique générale. Paris : Champion.
Mounin, G. (1967). Histoire de la linguistique des origines au XXe siècle. Paris : Presses universitaires de France.
Jocelyn Godson HÉRARD, Copywriter H-Translation