Au-delà des stéréotypes, quels sont les facteurs qui influencent notre véritable capacité à apprendre des langues ? De la génétique à l’environnement socio-culturel, en passant par la phonétique, cet article déconstruit les idées reçues sur l’aptitude linguistique. Découvrez comment le multilinguisme africain et les paradoxes des petites communautés linguistiques remettent en question nos préjugés, et repensez votre vision linguistique de la diversité à l’ère de la mondialisation.
L’idée que certains peuples seraient naturellement plus doués que d’autres pour l’apprentissage des langues est profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. Cette croyance, qui s’apparente aux stéréotypes nationaux ou raciaux, trouve ses racines dans une vision simpliste et obsolète de la psychologie des peuples. Cependant, une analyse plus approfondie révèle que la réalité est bien plus complexe et fascinante.
La génétique moderne a largement contribué à déconstruire le mythe des “dons” innés, y compris celui des langues. Albert Jacquard, éminent généticien, souligne que chaque population se définit par un ensemble de fréquences génétiques observées, plutôt que par des traits spécifiques et immuables. L’aptitude aux langues, comme toute capacité intellectuelle, résulte d’une interaction subtile entre un patrimoine génétique complexe et l’environnement dans lequel l’individu évolue. Ce n’est pas un don mystérieux octroyé à la naissance, mais une compétence qui se développe et s’épanouit lorsqu’elle est encouragée et nourrie par le contexte socioculturel.
Le cas des États-Unis illustre parfaitement comment les brassages de population peuvent brouiller les pistes génétiques. Ce fameux “melting pot” américain, qui mélange des populations d’origines diverses, rend caduque toute tentative d’explication purement génétique des aptitudes linguistiques. La relative difficulté de l’Américain moyen à apprendre des langues étrangères s’explique davantage par des facteurs culturels, économiques et politiques que par une quelconque prédisposition génétique.
Il est plus pertinent de parler de réussite dans l’apprentissage des langues que de don inné. Le bilinguisme précoce joue un rôle crucial dans cette réussite. L’exposition à plusieurs langues dès le plus jeune âge crée un terrain fertile pour l’acquisition ultérieure d’autres langues, qu’elles soient apparentées ou non. Ce phénomène s’observe de manière particulièrement frappante dans de nombreux pays africains, où le multilinguisme est un fait sociétal plutôt qu’une exception individuelle.
Prenons l’exemple d’un écolier dakarois d’origine casamançaise. Son quotidien linguistique est d’une richesse remarquable : sa langue maternelle pourrait être le mandingue ou le diola, voire les deux. Dans les rues de Dakar, il baigne dans le wolof, lingua franca de la ville. À l’école, c’est le français qui domine. Ainsi, sans effort particulier, cet enfant jongle quotidiennement avec trois ou quatre langues, chacune associée à un contexte social spécifique. Cette situation, loin d’être exceptionnelle, est monnaie courante en Afrique.
Cette réalité linguistique complexe remet en question les préjugés eurocentristes qui, traditionnellement, n’attribuaient pas de “don des langues” aux populations africaines. Ce biais reflète le mépris historique envers les langues et les cultures considérées à tort comme primitives, illustrant comment les perceptions culturelles peuvent façonner nos jugements sur les compétences linguistiques.
Paradoxalement, dans le monde moderne, ce sont souvent les petites communautés linguistiques qui développent le plus grand multilinguisme. Contrairement à l’époque où les petits groupes étaient plus susceptibles d’être linguistiquement homogènes, l’ère des grandes entités nationales et des relations internationales pousse les minorités linguistiques à devenir polyglottes par nécessité. Ce phénomène s’observe clairement en Europe, où les Danois ou les Néerlandais, issus de petites communautés linguistiques, sont réputés pour leur bilinguisme, contrairement aux Anglais, dont la langue domine à l’échelle mondiale.
Une explication alternative, basée sur la phonétique, apporte un éclairage intéressant sur les différences d’aptitude linguistique entre les peuples. Chaque langue utilise une gamme de fréquences acoustiques spécifiques. Le conditionnement auditif qui s’opère dès la petite enfance influence notre capacité à percevoir et reproduire les sons d’autres langues. Ainsi, les locuteurs de langues comme le russe, qui couvre une large bande de fréquences, seraient naturellement avantagés dans l’apprentissage d’autres langues. Cette théorie expliquerait pourquoi les russophones, malgré le statut dominant de leur langue, montrent souvent une facilité pour l’apprentissage des langues étrangères.
À l’inverse, les francophones, habitués à une bande de fréquence plus étroite, peuvent éprouver des difficultés à percevoir et reproduire les sons distinctifs de langues comme l’anglais, dont la bande de fréquence est plus élevée. Cette différence acoustique pourrait contribuer aux difficultés notoires des Français dans l’apprentissage de l’anglais.
En conclusion, l’aptitude aux langues n’est pas le fruit d’un don mystérieux ou d’une prédisposition génétique, mais le résultat d’une constellation de facteurs. L’environnement linguistique précoce, les nécessités socio-économiques, et même les caractéristiques phonétiques des langues en jeu jouent tous un rôle crucial. Cette compréhension nuancée nous invite à repenser nos approches de l’enseignement des langues et à valoriser la diversité linguistique comme une richesse collective plutôt que comme un marqueur de capacités innées. En fin de compte, le véritable “don des langues” réside peut-être dans la capacité d’une société à créer un environnement propice à l’épanouissement linguistique de tous ses membres.
Jocelyn Godson HÉRARD, Copywriter H-Translation